Enseigner le numérique en licence d’histoire : un retour d’expérience

par Caroline Muller

Recrutée en 2015 à l’université de Reims Champagne Ardenne, j’ai été chargée de mettre en place un cours « d’informatique » destiné aux L2 et L3 d’histoire – dont j’ai bien vite modifié l’intitulé au profit de « cultures numériques pour historien·nes » .

Je voudrais revenir dans ce billet sur les trois semestres passés, et proposer un petit bilan du travail mené à Reims avec les étudiant·es.

Cadre général du cours

J’ai la chance de disposer d’une large amplitude horaire, ce qui est plutôt rare : pour chaque niveau, je donne 12 heures de cours magistral (en amphi) et 12 heures de travaux dirigés, dans des salles informatiques équipées de vingt postes.

J’ai du monter le cours de A à Z : le module était auparavant assuré par des vacataires, ce qui empêchait de construire une véritable progressivité L2-L3 et une formation cohérente. J’ai bénéficié des avantages et des inconvénients de cette liberté : la possibilité de créer les séquences sans aucune contrainte, mais aussi sans aucune aide.

C’est un point problématique qu’il me paraît nécessaire de soulever : il faudrait que nous écrivions un manuel de premier cycle, que nous mettions en place un partage des supports de formation, afin que des collègues sans formation particulière puissent prendre le relais. Les enseignant·es capables d’assurer des cours de cultures numériques pour historien·nes sont encore trop peu nombreux·ses alors que la demande est très importante. Je dois d’ailleurs préciser que le montage de ce cours a nécessité beaucoup de travail car je ne suis pas une technicienne ou une spécialiste des humanités numériques. Transformer un intérêt en compétences précises prend du temps.

Le contenu : dépasser l’approche technique pour prendre la mesure des bouleversements en cours

L’amplitude horaire me permet d’aborder ce cours de numérique & histoire par deux biais qui sont inséparables – mais encore trop séparés : la culture générale du numérique (en sciences humaines et sociales, mais pas que), la maîtrise d’outils techniques utiles pour le cursus universitaire.

Je consacre le cours magistral à ce cadrage théorique indispensable : on aborde les transformations de l’histoire et du métier d’historien·ne, mais aussi, plus largement, les transformations sociales et économiques liées à cette révolution. Mon objectif est que tous sortent de ces 24h de cours magistral avec une vision un peu plus nette de ce que signifient, en vrac, la collecte de données, la démultiplication de l’information, l’identité numérique, les bouleversements de la notion de propriété intellectuelle (…). Je souhaite leur donner des outils conceptuels pour se repérer dans cette société du numérique dans laquelle nous sommes entré·es.

Plusieurs cours sont bien sûr consacrés aux questions disciplinaires : les deux heures de cours sur Wikipédia permettent de faire réfléchir à la notion d’épistémologie, à la construction des savoirs scientifiques ; de même le cours sur les humanités numériques est un temps de rappels historiographiques et de découverte du métier d’historien·ne pour des jeunes gens qui sortent tout juste de leur première année universitaire.

Les travaux dirigés fonctionnent différemment : chaque séance de deux heures combine mise en application des réflexions du CM et découverte/apprentissage d’un outil.

À titre d’exemple, la séance de ressources documentaires – renommée « séance cadeaux de Noël » tant les étudiant·es connaissent mal les lieux d’information utiles – est aussi un moment d’apprentissage de la distinction entre les différents types de documents et leurs logiques de production. Le TD aborde de multiples outils : travail collaboratif, écriture, présentation, partage, bibliographie et gestion de la documentation. J’essaie sans cesse de relier tout cela à des préoccupations disciplinaires ou générales : la séance sur l’identité numérique donne l’occasion de discuter de la question des fuites de données (leaks), du statut de la « confidentialité » en ligne ; celle sur les archives en ligne, plus avancée, ouvre la réflexion sur les difficultés nouvelles liées à la mise en ligne des corpus.

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(Cliquez sur la capture pour consulter le programme détaillé de l’enseignement en L2 et L3)

Quel bilan ? Réussites et difficultés

Je demande systématiquement aux étudiant·es d’évaluer le contenu du cours, les explications techniques, etc. Très sceptiques au départ, tous ont reconnu à la fin du cycle l’utilité de cet enseignement et sa légitimité dans leur formation – demandant même que le cours soit déplacé au semestre précédent.

Du côté du cours magistral, leur moment favori a été le cours sur Wikipédia (à ce propos voir le récent « plaidoyer » par Alexandre Hocquet ici même ainsi que la synthèse proposée par Kévin Vanehuin sur ApprentHIST). J’avoue avoir eu un mouvement de lassitude quand 80% de l’amphithéâtre a levé la main quand j’ai demandé : « avez vous déjà reçu l’interdiction d’utiliser Wikipédia ? » …Wikipédia est un excellent point d’entrée pour faire de l’épistémologie sans en avoir l’air ; la seule étude de ses règles de fonctionnement constitue déjà un commentaire complet des transformations du savoir à l’ère du numérique.

Ce sont, sans surprise, les cours plus « techniques » qui ont été moins appréciés : qu’est ce que le Web, qu’une base de données, etc. L’histoire « technique » les attire moins en dépit de son caractère incontournable – mais peut-être est-ce lié aussi au fait que je ne suis pas très solide sur le sujet et certainement moins claire dans mes explications. Par ailleurs, le cours magistral a souvent été perturbé par des problèmes techniques : connexion wifi en panne, vidéoprojecteur en réparation, etc. J’ai fini par donner cours sur les grands corpus de données sans connexion internet… cela exige un effort d’imagination ! L’anecdote est révélatrice d’enjeux plus vastes : comment offrir des formations solides en numérique dans des universités qui, parfois, tombent en ruine ? Plus basiquement, cela oblige à repenser l’équipement minimal des salles de cours (à ce sujet, voir les propositions de Michael Bourgatte)

Les travaux dirigés ont remporté une adhésion encore plus large : 100% des étudiant·es pensent réutiliser les outils présentés et beaucoup insistent sur la nécessité de les former encore plus en amont.

On touche ici à la principale difficulté rencontrée dans les travaux dirigés : les étudiant·es ont des niveaux très hétérogènes ; certain·es ne savent pas enregistrer un document dans un répertoire précis, ou convertir des documents en PDF depuis leur traitement de texte.

L’inertie des mauvaises pratiques est un autre problème : il faut parfois détricoter des années d’habitude. Par exemple, faire comprendre que la recherche Google simple ne peut pas convenir à toutes les situations relève à peu près de la mission impossible. Pour que le cours atteigne un maximum d’efficacité, il manque encore des éléments qui devraient avoir été acquis dans le secondaire ou en L1, année du C2i.

Dernier challenge : déconstruire l’idée que le cours « d’informatique » est un cours technique secondaire qui ne demanderait pas trop d’efforts parce que « je suis nul·le en informatique » ou « je suis là pour faire de l’histoire ». J’ai trouvé plusieurs solutions : les obliger à sortir systématiquement de quoi écrire pendant les T.D., contrôler l’acquisition des connaissances brutes du cours magistral ; remettre un soupçon de culture scolaire dans le cours, en somme !

Il faut avouer que je partais avec un atout considérable : le cours magistral de 12h est très utile pour enraciner l’idée que les cultures numériques forment un corpus de connaissances qui doit être travaillé.

*

Enseigner le numérique pour les apprenti·es historien·nes est une expérience très enrichissante, en dépit des tâtonnements, tentatives et autres limitations techniques. C’est un enseignement qui touche tout à la fois au cœur disciplinaire de leur cursus – on ne cesse de parler d’histoire, d’archives, de mémoire – qu’à d’autres facettes de leurs vies d’étudiant·es, de citoyen·nes, de futur·es profs aussi.

C’est un moyen de donner à réfléchir sur la place de l’histoire dans la cité, et la façon dont le numérique construit des communautés et des publics autour des objets qui les intéressent. C’est un enseignement que j’essaie de penser comme global – et j’espère qu’il le restera malgré une certaine tendance à souhaiter réduire les cultures numériques à une (vague) maîtrise d’un tableur.

*L’invitée de la boîte

Caroline Muller

est PRAG à l’université de Reims Champagne-Ardenne et doctorante au sein du laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes (LARHRA). Elle y prépare actuellement une thèse d’histoire contemporaine sur l’histoire du catholicisme et l’histoire du genre au XIXe, plus particulièrement sur la pratique de la direction de conscience.

Voir son carnet de recherche : Acquis de conscience ; la suivre sur twitter @ccaro_ligne

 

Crédit image de une : IMG_4967 par EdTech Stanford University en cc sur Flickr

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3 réflexions au sujet de « Enseigner le numérique en licence d’histoire : un retour d’expérience »

  1. Bonjour,
    J’ai regardé avec attention votre travail et, en connaisseur, je le trouve très riche et très intéressant.
    Je propose moi aussi un enseignement des outils numériques pour un autre type d’enseignement en BTS.
    Quelques partages, ou retours d’expériences cependant. J’ai abandonné L’utilisation de Netvibes il y a longtemps car je trouve l’outil trop contraignant (techniquement) et difficilement lisible comme outil de publication.
    Par ailleurs, l’utilisation des flux RSS est un incontournable mais reste difficile à faire passer sans une exploitation réelle en cours (ce qui demande du temps) ; jumeler les flux RSS avec feedly permet d’ailleurs de gagner du temps.
    Il me semble, par ailleurs que CAIRN et Persee sont directement accessibles par Isidore, ce qui permet de gagner un peu de temps.
    Les réseaux sociaux permettent aussi, d’une part de valoriser les échanges avec les étudiants ou élèves (création d’une page Facebook – ce qui est different d’un compte Facebook) ainsi que la mise en place d’une veille (utilisation experte de Twitter).
    Enfin, le travail de l’IEP de Paris sur les cartographies des controverses est très intéressant à mon sens pour amener les élèves ou les etudiants à problématiser : les outils numériques permettent ici de faitre emerger et de valoriser les controverses.
    Voilà, voilà…
    Au plaisir d’échanger
    Olivier

    1. Cher collègue,

      Je traite Isidore, Cairn et Persée séparément car cela permet justement d’insister sur la différence entre les plateformes et de faire de la formation au statut de l’information scientifique (identifier un compte rendu, un article, une source, une référence biblio etc.)
      Je n’utilise pas les réseaux sociaux car nous avons en permanence un Pad qui fait le lien ; mais il est vrai qu’il faut que je creuse cette question de la valorisation du travail des étudiants.
      J’ai laissé la cartographie au département de géographie qui propose des formations très complètes.
      Je pense passer à feedly l’année prochaine pour les questions de veille. Netvibes avait l’intérêt de présenter des « carrés » qui rendaient plus simple la représentation mentale des sites veillés.
      Je vous remercie pour toutes ces suggestions en tout cas !

  2. J’oubliai !
    2 outils qui ont un peu changé ma façon d’enseigner cette année.
    – Le stick pc, véritable ordinateur de poche ; on peut, en effet le mettre dans la poche d’un jean ; il fonctionne comme un ordinateur, le plus souvent avec W10. On le branche sur un vidéo projecteur et on le connecte avec le wifi. Moi j’utilise souvent la connection de mon téléphone, ce qui m’évite des déconvenues lors des pannes réseaux ; la 4g+ permet un débit super rapide ; mon abonnement à 2gb me permet amplement de satisfaire mes besoins perso et pro.
    -Le dongle wifi. J’utilise la Chromecast qui permet de diffuser le contenu de ma tablette ou de mon téléphone sur vidéo projecteur ou sur tv.
    Ces 2 outils sont très fiables, ultra facile (et rapide) à installer et à utiliser et très facile à transporter ( une poche de manteau suffit â les porter tous les 2 à la fois.
    Pour moi ils peuvent rapidement devenir incontournables. Ils peuvent être très utiles pour des étudiants, des chercheurs, des enseignants.
    Par ailleurs ils sont très peu onéreux. Un bon stick pc se trouve à 150 € et la Chromecast est à 40€ dont 10 remboursés actuellement. Il existe d’autres alternatives à la Chromecast mais je n’ai pas testé.

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