GNU/Linux et les logiciels libres en histoire

par Frédéric Clavertfrederic.clavert@uni.lu

J’ai installé linux pour la première fois en 1998 ou 1999 – sur un mac, à l’époque où c’était très sport de le faire. Le premier mail que j’ai envoyé grâce à linux annonçait fièrement à un ami que j’avais enfin réussi après plusieurs jours de tripatouillage informatique. Cet ami était hilare: écrit en Français, le mail n’avait aucun accent, les “a” étaient remplacés par des “q”, les “z” par des “w”, les “m” par des virgules… Linux était installé, mais je n’avais pas trouvé comment gérer mon clavier azerty, ni mon imprimante, ni mon scanner.

Ces temps héroïques sont depuis longtemps révolus. Aujourd’hui, plus besoin d’être un rebelz pour installer linux sur la plupart des machines. Les langues sont très bien intégrées: ayant récemment eu des documents en persan, tout était admirablement bien géré par exemple (vive l’unicode). En 20 ans, l’évolution des distributions GNU/Linux a été impressionnante1.

Mais qu’est-ce que GNU/Linux ? C’est un système d’exploitation constitué de logiciels libres (free softwarefree signifie « libre » et non « gratuit », même si les logiciels libres sont en règle générale gratuits). « Un logiciel libre est un logiciel que les utilisateurs sont libres d’exécuter, de copier, de distribuer, d’étudier, de modifier et d’améliorer. » (source). Parmi les grands promoteurs du logiciel libre, l’on trouve la Free Software Foundation fondée par Richard Stallman en 1985 au moment du lancement du projet GNU. Ce dernier combine développement logiciels avec, surtout, un cadre juridique, puisqu’il propose des licences d’exploitation adaptées aux logiciels libres, comme la licence GPL. Au projet GNU s’est ajouté linux, fondé par Linus Thorvald au début des années 1990. Linux est le système d’exploitation à proprement parler (un équivalent de windows ou macOS), le projet GNU permet à linux d’être accompagné de nombreux logiciels de toute nature. GNU peut aussi très bien s’accommoder d’autres système d’opération libres, comme freeBSD, d’ailleurs. Du logiciel libre sont nés à la fin des années 1990 les logiciels open source qui sont d’une certaine manière l’application de la philosophie du libre au domaine commercial. Pour l’anecdote, Stallman s’était inspiré du modèle économique du groupe de rock californien (notamment) psychédélique Grateful Dead pour définir la philosophie du logiciel libre.

Certes, mais quel intérêt à s’intéresser à tout ceci en histoire et de manière générale en sciences humaines et sociales? Il y a de nombreux arguments en faveur de l’usage des logiciels libres ou open source en SHS et en histoire particulièrement.

Le logiciel libre porte une dimension éthique. Si je ne suis pas nécessairement venu au libre uniquement pour cette raison-là, elle devient particulièrement importante aujourd’hui à mes yeux. Nous ne pouvons pas contrôler la manière dont fonctionnent les systèmes d’opération que sont Windows ou macOS, bien que ce dernier intègre des « briques » open source et notamment Darwin qui, comme linux, est un POSIX/UNIX. Que nous ne puissions savoir comment fonctionnent ces logiciels propriétaires peut poser des problèmes divers: de sécurité, de protection de la vie privée, mais également, et c’est important au niveau universitaire, de transparence du traitement de nos données, donc de nos sources primaires.

En second lieu, se convertir au libre peut avoir pour origine une dimension économique : c’est gratuit. Cette dimension n’est pas négligeable, surtout dans les pays où la recherche (et l’enseignement) ont été de fait paupérisés, y compris, donc, la France.

Les logiciels open source portent aussi une dimension de liberté et de sécurité : utiliser un logiciel propriétaire revient à courir le risque que le fruit de notre travail reste prisonnier de formats non ou mal exportables. La fin de la société Claris et de son logiciel ClarisWorks est un bon exemple. Propriété d’Apple, Claris a été divisée en deux à la fin des années 1990: une partie de son activité, liée à la base de données FileMaker, est devenue Filemaker Inc. (redevenue Claris en 2019). Le reste de l’activité fut reprise par Apple. ClarisWorks devient alors AppleWorks, une suite logicielle bureautique complète, qu’Apple a fini par abandonner au profit de sa suite bureautique actuelle (Pages, Keynote, Numbers, mais pas de logiciel de gestion des bases de données). Pour celles et ceux qui ont créé des bases de donnés avec AppleWorks, cet abandon a été un sévère problème. À la fin de la vie du logiciel, il existait une solution assez simple quoique peu satisfaisante: exporter au format CSV (un format lisible avec un tableur, importable dans des logiciels de bases de données). Petit problème: AppleWorks autorisait la création de bases de donées d’images, le CSV ne pouvait pas prendre en charge les formats graphiques. Beaucoup se sont donc retrouvés coincés par la politique d’une firme de logiciels propriétaires et ont perdu leur base de données d’images. Sans prétendre que tous les logiciels libres donnent des garanties sur leurs formats, disons que le risque de se retrouver avec des fichiers illisibles est plus limité.

Au chapitre sécurité, ajoutons que si linux connaît des virus et malwares, ces derniers sont nettement moins nombreux que sous Windows, pour différentes raisons.

Enfin, un dernier ensemble de raisons d’adopter linux et les logiciels libres de manière générale me semble à proprement parler universitaire : linux étant open source et appartenant à la famille UNIX, il est largement utilisé chez nos collègues des sciences informatiques et de nombreux logiciels d’analyse et de base de données sont des logiciels libres, souvent mieux testés sous linux et, plus largement, sous UNIX. Un exemple parmi d’autres est le logiciel IRaMuTeQ, logiciel de fouille de texte que j’utilise particulièrement souvent.

Cette liste n’est absolument pas exhaustive. La troisième raison donnée a été pour moi une raison majeure, celle qui m’a fait basculer vers linux définitivement. Autant dire que mes installations linux de la fin des années 1990 (et des années 2000) ne me permettaient pas de travailler au quotidien. Depuis 2013, néanmoins et dans un premier temps en alternance avec d’autres systèmes d’opération jusqu’en 2017, je travaille avec linux. Or, ce qui m’a amené à basculer complètement est l’orientation « données » de mes recherches: les bases de données (mysql par exemple), les logiciels d’analyse (iramuteq, dataiku dss, r, r-studio) sont faciles à installer et à gérer sous linux. Ma manière de travailler, décrite ici, est nettement plus adaptée à un environnement libre complet.

Toutefois, il ne faut pas nécessairement une orientation « données » pour que passer sous linux puisse être attrayant, notamment car l’offre logicielle de l’ensemble GNU/Linux est très développée même s’il arrive parfois que les fonctionnalités offertes ne soient pas aussi complètes. À l’occasion, ces logiciels libres offrent aussi des possibilités qui n’existent pas chez leurs équivalents propriétaires. Des logiciels de traitement de texte, de LibreOffice à LaTeX en passant par toutes les nuances du markdown existent et peuvent remplacer les concurrents à code non ouverts (propriétaires)2.

Si beaucoup de logiciels sous licence libre imitent des logiciels sous licence propriétaire, il arrive également que les applications open source proposent des démarches originales. Creusons justement l’exemple de l’écriture. Ainsi, ce billet a été écrit en markdown sous un logiciel de prise et de visualisation type “graphes” de notes appelé obsidian. Markdown est un langage de balisage léger créé par John Gruber, aidé par le regretté Aaron Swartz. Il vous permet d’écrire très rapidement en format texte, tout en précisant des éléments, notamment, de hiérarchisation des titres non liés à une mise en forme précise. Une ligne commençant par “#” sera un titre de premier niveau, par “##” un titre de second niveau, etc. Ensuite, des logiciels pourront interpréter ces éléments pour leur donner un forme précise, facilement changeable et, surtout, grâce à pandoc, exporteront votre document dans le format qui vous chante (html, pdf, word, etc). L’intérêt est l’assurance que votre fichier, du texte pur (éditable sur de simples logiciels comme NotePad, TextEdit, gedit), restera lisible indépendamment d’un logiciel, qu’il soit propriétaire ou non. Le markdown a été adapté et développé, par exemple, pour RStudio, une application de développement pour le logiciel de statistiques R, que je utilise… comme traitement de texte particulièrement puissant.

On touche ici à des débats qui ont parfois été houleux sur les modes informatiques d’écriture en sciences humaines et sociales. J’ai pris cet exemple à dessein: ma pratique informatique en tant qu’historien a toujours été centrale dans ma pratique d’historien tout court. Je n’arrive pas à séparer les deux. La décision, alors, d’utiliser au mieux les logiciels libres est une mise en cohérence avec la manière dont je vois le métier d’historien: ouvert, sans boîtes noires. Elle est en phase avec l’open access, une nécessité même si je ne peux déposer systématiquement les versions auteur de mes articles ou avec l’open data, encore à mettre en œuvre pour mes recherches.

Passer sur un système libre comme linux m’a aussi permis de mieux connaître mon ordinateur (dans sa dimension logicielle plus que matérielle néanmoins), à appréhender partiellement la puissance de la ligne de commande par exemple. Mais personne n’est obligé sous linux d’utiliser la ligne de commande aujourd’hui, surtout avec des distributions comme Ubuntu ou Mint.

Utiliser linux permet enfin d’être soutenu par une communauté très active lorsque l’on rencontre un problème quel qu’il soit. On peut regretter que les historiens et historiennes l’utilisant ne se soient d’ailleurs pas encore constitués en sous-communauté spécifique. Peut-être ce billet en serait-il l’occasion?


  1. GNU/Linux se décline en effet en distributions. Chaque distribution a sa spécificité: le développement, l’éducation, le multimédia, la gestion d’un serveur, la facilité d’installation, l’adaptation à des ordinateurs anciens, etc. Ubuntu est aujourd’hui la distribution la plus répandue et la plus facile à installer.↩︎

  2. Un petit bémol: il peut y avoir du code propriétaire sur certaines distributions de linux, notamment des drivers matériels ou, auparavant, le très peu regretté plugin flash d’adobe.↩︎

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