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Former à l’utilisation des outils informatiques – vers un socle commun ? Notre contribution au #dhiha5

Foundation going down on new Wiesbaden housing community
Un socle commun ?

En ce moment un foisonnement de réflexions autour des outils informatiques se fait sentir, lancé par l’appel à publications repérable par le hash-tag #dhiha5 . Il s’agit d’un colloque qui aura lieu les 10 et 11 juin à l’Institut Historique Allemand, Paris – vous trouverez de plus amples informations en ligne sur le carnet dédié. Vous y trouverez notamment des renvois vers le très grand nombre de billets déjà publiés sur différents carnets, en français et en allemand. Continuer la lecture de Former à l’utilisation des outils informatiques – vers un socle commun ? Notre contribution au #dhiha5

Acclimater les apprentis chercheurs au numérique ? Un petit retour d’expériences à l’EHESS

À l’occasion du colloque #dhiha5 (auquel ma rédaction de thèse m’empêche malheureusement de contribuer comme je le souhaiterais), Franziska publie aujourd’hui un billet concernant les questions de formation vues depuis La boîte à outils des historiens.
Comme il y est question des formations que nous avons dispensées à l’EHESS entre 2009 et 2012, je saisis l’occasion pour relayer ici un bilan des enseignements assurés (seul ou avec Franziska) au cours de l’année 2011-2012 (avec quelques retours sur la période 2009-2011).

De la formation des historiens à l’heure numérique (propos liminaire à la table ronde de l’AFHE, 12-12-2012)

Comme je l’avais annoncé ici, le 12 décembre 2012, à l’occasion de l’AG de l’AFHE, Frédéric Clavert et Claire Lemercier m’ont fait l’honneur d’une invitation à parler formation et écriture de l’histoire à l’heure numérique avec Benoît Kermoal, Daniel Letouzey et Martine Sonnet.
 
Le principe de la séance était celui d’une réelle table ronde : notre propos liminaire ne devait donc pas dépasser 5 minutes de façon à laisser le plus de place possibles aux échanges entre intervenants et avec la salle. Ce fut une vraie réussite, cette séance très dynamique ayant permis des échanges très enrichissants.
 
Je reprends ici le texte, un peu retouché, de mon propos liminaire en l’agrémentant des documents illustratifs que j’avais auparavant publiés dans l’annonce de la table ronde.

 

*


J’ai été amené, à plusieurs reprises, à réfléchir et à parler des transformations numériques du métier d’historien en me basant, non seulement mais principalement sur mes expériences de doctorant en histoire qui enseigne, notamment, la méthodologie de la recherche et les outils informatiques pour les historiens (voir ici par exemple).
 
La première fois, c’était il y a un peu moins de deux ans, lors d’une table ronde de la SHMC. Une version revue et augmentée à quatre main de mon propos avait ensuite été reprise dans un article cosigné avec Franziska Heimburger et publié dans la RHMC début 2012 (article repris et traduit en anglais par Franziska dans le numéro de Diacronie que j’ai ensuite eu l’honneur de coordonner avec Elisa Grandi et Deborah Paci).
 
Le présent billet, et propos liminaire de ma participation à la table ronde, est donc l’occasion de reprendre et de synthétiser un peu tout cela… En effet, si depuis mars 2011 les exemples à mobiliser se sont multipliés, le constat que je dressais alors reste le même et que le défi principal à relever ne me semble pas avoir changé.

Les principales transformations du métier d’historien

Je résumerais les principales transformations numériques du métier d’historien à trois aspects. On observe en effet simultanément le développement :

 

  • des pratiques documentaires inédites(accroissement de l’accessibilité des documents ; massification de certains corpus ; modalités de traitement des sources)
  • des formes originales de diffusion de la recherche (dont le blog ou carnet de recherche constitue l’archétype, mais ce n’est pas le seul exemple. Je pense notamment aux revues et livres électroniques qui, si la dimension électroniques est prise au sérieux, devraient permettre un nouveau rapport aux sources dans les publications historiques scientifiques)
  • de nouvelles formes d’échanges scientifiques et pédagogiques (qui dépassent largement le modèle de la liste de diffusion : je pense notamment aux wikis, mais aussi aux blog – a fortiori quand ils sont collectifs – à des outils spécifiques comme les groupes Zotero de bibliographies collaboratives, mais aussi à des réseaux tels que Twitter, sur lequel évoluent d’ailleurs  presque tous les intervenants de la table ronde  et via lequel j’ai fait la connaissance de la plupart d’entre-eux – voir @inactinique, @enklask, @msonnet, @clioweb2 et votre serviteur du côté de @mXli1)
Ces transformations, par leur caractère accéléré et massif témoigne d’une mutation profonde des modalités pratiques de l’exercice du métier d’historien (ne serait-ce que d’un point de vue très matériel, par le type d’outils technologiques à sa disposition, de l’appareil photo numérique à la tablette)
 
Les interrogations sur les relations entre histoire et informatique ne sont pas récentes, il suffit de penser à celles qui ont émergé au moment de la dite « révolution informatique », concomitante des errements de l’histoire quantitative.

 

(je rappelle mes réserves sur le Ngram Viewer, mais l’utilise ici quand même comme illustration…)
NGramRevNum

NGramDHAnciennes donc, ces interrogations ont toutefois évolué depuis un peu plus d’une décennie avec ce qu’il est convenu d’appeler « l’ère numérique ». En fait, ce qui a changé, c’est que les questions se posent maintenant à tous, quels que soient l’ancrage chronologique ou l’approche privilégiée.

Un défi : la formation

Dans une telle perspective, le défi incontournable reste donc la formation. La première chose à faire en ce domaine est de se défaire de l’idée même de l’existence de « natifs numériques ». Entre 2006 et 2012, j’ai enseigné l’utilisation de certains outils de base à des étudiants, de la 1e année de Licence jusqu’au doctorat. Si j’ai appris une chose c’est que les « digital natives » n’existent pas en terme générationnel. Il existe toujours une minorité très compétente, mais l’immense majorité correspond plutôt à ce que Frédéric Clavert à très justement appelé des « facebook natives ».
 

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Quelques références à ce sujet :

Olivier Ertzscheid, « Et si on enseignait vraiment le numérique ? », Le Monde.fr, 3 avril 2012 [L’auteur tient un blog de référence que vous connaissez déjà certainement : affordance.info]
Extrait : « (…)Combien de collégiens, de lycéens et d’étudiants, combien de ceux qui sont nés en 1996 sont-ils au courant de cette Histoire, de ces pratiques, de cette évolution ? Combien d’entre eux connaissent-ils le fonctionnement – même schématique – des algorithmes qui, dans Facebook ou dans Google, leurs proposent aujourd’hui des réponses avant même qu’ils n’aient formulé leurs questions ? Combien d’entre eux peuvent-ils expliquer pourquoi cette vidéo apparaît toujours classée première sur YouTube ? Combien d’entre eux sont-ils capables de comprendre ce qu’est un DRM lorsqu’ils achètent un livre numérique ? Et combien d’entre eux savent-ils qu’il existe des alternatives moins contraintes et tout aussi respectueuses du droit d’auteur, au travers de formats interopérables ?(…) »
Frédéric Clavert, »Digital natives ou Facebook natives ?« , Clavert.net, 25 novembre 2011. [Je vous recommande vivement la lecture de la très riche et très intéressante section « Numérique » du blog de Frédéric]

Extrait : « (…) Mais également mécontent d’un constat. J’avais devant moi des étudiants doutant de l’utilité d’un blog/carnet de recherche. Ils estimaient qu’un blog en histoire ne pouvait être intéressant que s’il était écrit par une “pointure”, un historien connu. Lorsque je lis Benoît Kermoal – qui m’excusera de ne pas le considérer comme une “pointure” – je sais à quel point ils ont tort.
Ce qui m’a effrayé – outre l’absence complète de connaissances sur l’histoire du web mais c’est à moi de le leur enseigner, après tout – c’est leur usage sans distanciation de l’outil informatique, sans réflexion et leur comportement a priori passif vis-à-vis, notamment, de Facebook.(…) »

Voir la brève de Pierre Moison, « Les « digital natives » ont encore besoin des bibliothécaires« , enssib, 1er septembre 2011.
Extrait : « (…)Menée dans le cadre du programme “Ethnographic Research in Illinois Academic Libraries”, cette enquête (dont les résultats seront prochainement publiés par l’American library association) confirme qu’en dépit de leurs réelles compétences technologiques, les étudiants rencontrent encore d’importants problèmes dans leurs recherches documentaires. Cette étude montre également que les étudiants ne sont pas conscients que leurs difficultés relèvent d’un besoin de formation et ne perçoivent pas que les bibliothécaires peuvent les aider.(…) »
Voir aussi Franziska Heimburger et Émilien Ruiz, « Les « digital natives » ne naissent pas chercheurs… formons les !« , Archimag. Stratégies et ressources de la mémoire et du savoir, n°250, décembre 2011-janvier 2012, p. 50 (la version publiée est plus courte que la version reprise ici)
 

Et pour aller plus loin…

Jones Chris, « Networked Learning, Stepping Beyond the Net Generation and Digital Natives », in Lone Dirckinck-Holmfeld, Vivien Hodgson et David McConnell (dir.), Exploring the Theory, Pedagogy and Practice of Networked Learning, New York, NY, Springer New York, 2012, pp. 27‑41.
Jones Chris, « Students, the Net Generation and Digital Natives: Accounting for Educational Change », in Michael Thomas (dir.), Deconstructing Digital Natives: Young People, Technology and the New Literacies, London & New York, Routledge, 2011, p. 220.
Jones Chris, Ramanau Ruslan, Cross Simon et Healing Graham, « Net generation or Digital Natives: Is there a distinct new generation entering university? », Computers & Education, vol. 54, no 3, Avril 2010, pp. 722‑732.
Jones Chris et Shao Binhui, The net generation and digital natives: implications for higher education, York, Higher Education Academy, 2011.
Thomas Michael (dir.), Deconstructing Digital Natives : Young People, Technology, and the New Literacies, Hoboken, Routledge, 2011
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Les apprentis chercheurs sont généralement eux-mêmes tout à fait conscients de leurs besoins (et parfois plus que ceux qui sont censés les former !). J’ai procédé à des enquêtes auprès des étudiants en master histoire de l’EHESS et leurs besoins de formation, nés d’une généralisation de l’utilisation de certains outils, ne font aucun doute.
 
(Enquête auprès des étudiants en Master de l’EHESS, 2009-2011)
Image1
(Enquête auprès des étudiants en Master de l’EHESS, 2011-2012)
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(Enquête auprès des étudiants en Master de l’EHESS, 2009-2011) 
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(Enquête auprès des étudiants en Master de l’EHESS, 2011-2012)
Image4

 

  • Enquête en cours sur la formation aux outils informatiques et ressources numériques des étudiants en histoire (résultats à suivre ici dans un prochain billet)

 
L’absence d’une formation de base solide pose de réels problèmes. Ceux-ci vont du rejet pur et simple de l’utilisation de certains instruments (considérés comme inutiles ou trop difficiles à utiliser) à une mauvaise utilisation pouvant relever de la fétichisation de ces mêmes instruments…

Deux directions complémentaires


Pour relever ce défi, je pense qu’il est nécessaire de repenser la formation des étudiants à deux niveaux.

  • Vers une « culture numérique » commune ?
Le premier niveau relève de la construction « culture numérique » commune à tout historien (apprenti ou non). Ce que j’entends par là, c’est qu’entre la licence et la première année de Master (voire avant ?) il est nécessaire de fournir deux choses aux étudiants.

– En premier lieu la maitrise d’outils indispensable à tous (outre la bureautique de base, je pense par exemple aux logiciels de bibliographie, aux outils de veille, aux instruments de recherche mais aussi éventuellement à une initiation à la programmation). C’est ce que j’ai déjà évoqué ici dans un billet sur une proposition de « socle commun » que vous avions pensé avec Franziska à l’occasion d’une réunion de la commission Master de l’EHESS. Elle nous semblait alors valable pour l’ensemble des étudiants en master en sciences humaines et sociales.


Socle
Schéma extrait de Émilien Ruiz, « Vers un socle commun de formation aux outils numériques ?« , La boîte à outils des historiens, 3 août 2011.
– En second lieu, une ouverture d’un champ des possibles est indispensable. Pour qu’ils disposent des bases pour évoluer eux-mêmes dans un milieu en évolution perpétuelle, mais aussi pour qu’ils soient en mesure d’identifier eux-mêmes des outils qu’il leur faudra apprendre à utiliser en fonction de l’évolution de leurs recherches. C’est ce que nous tentions de faire avec Franziska grâce aux conférences organisées dans le cadre de notre formation annuelle à l’EHESS (interrompue cette année).

ConferencesOutilsInfos_2009-2012
Tableau extrait de Heimburger, Franziska, Ruiz, Émilien, «Has the Historian’s craft gone digital? Some observations from France», Diacronie. Studi di Storia Contemporanea, N. 10, 2|2012

 

Dans tous les cas, il est indispensable que ce soit des historiens qui conçoivent et dispensent ces formations : c’est un antidote au désintérêt des étudiants, mais aussi à la fétichisation des instruments.

  • Des options de spécialisation et/ou de professionnalisation
Le second niveau relève de spécialisations plus poussées des masterants et doctorants, il ne s’agirait pas d’un tronc commun mais d’options facultatives ou obligatoires dans le seul cadre de certains parcours (instrument poussés d’analyse statistiques, de base de données, de SIG, etc.). Un exemple : tout historien ou historienne devrait savoir ce qu’est la TEI ; en revanche je ne pense pas que tout historienne ou historien ait besoin de savoir encoder en TEI.
En outre, le développement et la complexification des outils, la technicité de certaines questions, impliquent la nécessité d’un dialogue permanent entre historiens et informaticiens. Mais élaborer des cadres de travail qui permettent un véritable dialogue interdisciplinaire n’est pas si simple.
 
C’est pour cela qu’il est, par exemple, indispensable de former des sortes d’intermédiaires, des professionnels disposant de compétences suffisantes pour maîtriser le double langage histoire/informatique. Je ne pense pas qu’il faille former tout étudiant en histoire à une maîtrise de l’informatique qui en fasse un programmeur professionnel. En revanche, que des historiens-programmeurs soient formés pour faire le lien entre historiens et informaticiens constitue une vraie nécessité. Sans compter que ces formations ouvrent du même coup de nouvelles perspectives d’emploi à celles et ceux qui le suivront…
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Sur ces questions, lire la série de billets « pensées éparses » de Frédéric Clavert :


Un exemple de formation le « Master – Technologies numériques appliquées à l’histoire » de l’école des Chartes:


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Pour ne pas être trop long (ce billet est plus long que mon propos liminaire…), je n’ai pas évoqué les questions relatives aux nouvelles formes d’écriture électronique (voire de diffusion électroniques d’écrits plus classiques). D’autant que Martine Sonnet et Benoît Kermoal étaient bien plus compétents que moi pour le faire (d’ailleurs, je vous invite à lire très bientôt un billet de ce dernier du côté de Devenir historien-ne, où il reviendra sur ses pratiques de blogging avec Enklask/Enquête).

J’achèverai donc ce billet comme j’avais achevé mon propos liminaire en considérant que les deux principaux défis que les nouvelles formes d’écriture doivent relever à l’heure actuelle sont leur légitimation et leur généralisation – même si la situation semble de plus en plus encourageante… (voir à ce sujet les billets de Pierre Mounier et Mareike Koenig – ici et – ainsi que la nouvelle rubrique « blogs et carnets » amenée à s’enrichir sur Devenir historien-ne).

 
Notre capacité à relever ces deux défis dépendent, encore et toujours, de la formation. Seule une véritable acculturation de la profession aux possibilités offertes par les outils numériques à notre disposition permettra de les faire entrer dans la boîte à outils de tous les historiens.

« Has the Historian’s craft gone digital? » – Parution de notre article dans Diacronie n°10 – Digital History

Il y a quelques mois nous vous annoncions la parution de notre article « Faire de l’histoire à l’ère numérique : retours d’expériences » dans le numéro spécial de la Revue d’histoire moderne et contemporaine dirigé par Nicolas Delalande et Julien Vincent : « Le métier d’historien à l’ère numérique : nouveaux outils, nouvelle épistémologie ?« 

J’ai le plaisir de vous annoncer la parution d’une version anglaise de cet article, légèrement revue et mise à jour, dans la revue électronique Diacronie. Studi di storia contemporanea pour son n°10 consacré à la « Digital History »: « Has the Historian’s craft gone digital? Some observations from France »
Pour celles et ceux qui ne liraient pas l’italien, vous pouvez lire la version française de la note introductive de ce numéro, que je cosigne avec Elisa Grandi, sur Devenir historien-ne
Je vous invite à consulter l’intégralité de ce numéro que j’ai l’honneur de co-diriger avec Elisa Grandi et Deborah Paci, et dont voici le sommaire (où vous retrouverez probablement quelques noms qui ne sont pas inconnus des lecteurs et lectrices de La boîte à outils des historiens…) :

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Résumé de notre article : « Since the end of the 1980s the historiographical context has changed considerably. Over the course of the last ten years, we have reached the “digital age” and computers as well as resources available via the Internet have become indispensable tools for all researchers. Be it for the stage of documentation or for actual writing, we are now living and working in a context where historians can no longer completely refuse all IT tools. As long as there are no solid, durable, large-scale training efforts to equip all historians with the skills to use the new and old IT tools, their potential is necessarily limited. While there have been studies on “researchers” in general and also on political scientists in particular, there has, to our knowledge, been no scientific study which would allow us to reach conclusions on the use of IT tools and digital resources by French historians. It is thus difficult to reach conclusions on a larger scale and we have decided to base our analysis on our own experience in order to consider what could be the transformations of the historian’s craft in the digital age. We will thus proceed first to a series of conclusions based on our activities in mediation (teaching and blogging), before proposing a typology of the principal evolutions. We will conclude with a certain number of propositions as far as training of historians is concerned. »
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Bonne lecture, et n’hésitez surtout pas à nous faire part de vos remarques et commentaires…

Faire de l’histoire à l’ère numérique

Le supplément 2011 de la Revue d’histoire moderne & contemporaine vient de paraître (la version numérique n’est pas encore disponible sur Cairn.info, mais j’imagine qu’elle ne devrait plus tarder).
Vous pourrez, notamment, y lire un article que Franziska et moi avons écrit suite à la table ronde de la Société d’histoire moderne et contemporaine de mars 2011 (voir l’annonce du programme par ici ; et le support de ma présentation, par là) : « Faire de l’histoire à l’ère numérique : retours d’expériences ».
Outre cette petite minute d’auto-promotion, je vous encourage vivement à lire ce dossier qui apporte une nouvelle contribution au réflexions actuelles sur les transformations du métier d’historien à l’heure du numérique (voir, notamment, Jean-Philippe Genet & Andrea Zorzi (dir.), Les historiens et l’informatique : un métier à réinventer, Rome, Ecole française de Rome, 2011 ; ainsi que le numéro de la revue colombienne Historia Critica, intitulé « Historia digitale« , paru lui aussi en 2011 ; en attendant le prochain numéro de Diacronie. Studi di storia contemporanea, consacré à la Digital History).
Nicolas Delalande, Julien Vincent (dir.), « Le métier d’historien à l’ère numérique : nouveaux outils, nouvelle épistémologie ? », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n°58-4 bis, supplément 2011 [Bulletin de la Société d’histoire moderne et contemporaine].
  • Sommaire du dossier : 

Introduction
Nicolas DELALANDE et Julien VINCENT, « Portrait de l’historien-ne en cyborg »
La science historique à l’épreuve du numérique
Philippe RYGIEL, « L’enquête historique à l’ère numérique »
Éric BRIAN, « L’horizon nouveau de l’historiographie expérimentale »
Les nouvelles pratiques de l’atelier numérique
Yann POTIN, « Institutions et pratiques d’archives face à la numérisation. Expériences et malentendus »
Franziska HEIMBURGER et Émilien RUIZ, « Faire de l’histoire à l’ère numérique : retours d’expériences »
Internet : infrastructures et communication
Jean-Luc PINOL, « Une infrastructure pour les SHS : le TGE Adonis »
Pierre MOUNIER, « Ouvrir l’atelier de l’historien. Médias sociaux et carnets de recherche en ligne »
Le numérique au service de l’analyse spatiale
Jean-Luc PINOL, « Les systèmes d’information géographique et la pratique de l’histoire« 

Les « digital natives » ne naissent pas chercheurs… | La boîte à outils des historiens dans Archimag !

Sollicités début novembre par Guillaume Nuttin, nous avons rédigé une petite tribune pour Archimag (magazine spécialisé pour les professionnels de l’information-documentation) qui vient de paraître dans le n°250. Vous pouvez télécharger gratuitement ce numéro au format .pdf  Voici le texte original) de la tribune, paru (dans une version légèrement modifiée) dans le magazine :

Les « digital natives » ne naissent pas chercheurs… formons-les !
Depuis une dizaine d’années, ce qu’il est convenu d’appeler le passage à l’ « ère numérique » a entraîné des transformations profondes des pratiques de recherche en sciences humaines et sociales. Dans notre discipline, des recherches documentaires préliminaires à l’écriture de l’histoire en passant par l’exploitation des sources, le recours aux outils informatiques et aux ressources numériques est désormais incontournable.
Dans le cadre d’un article à paraître dans la Revued’histoire moderne et contemporaine, nous avons tenté de proposer une typologie des trois principales transformations qui ont affecté la discipline historique :
  • De nouvelles pratiques documentaires entraînent une accélération de certaines étapes de la recherche, une accessibilité accrue à la documentation, une massification des corpus exploitables et une automatisation de certaines pratiques.
  • Des modes de diffusion de la recherche inédits apparaissent. Des carnets de recherches en ligne aux archives, on assiste à une multiplication des supports de publication des contenus scientifiques.
  • De nouvelles formes d’échanges scientifiques et pédagogiques se développent grâce à la naissance de nombreux outils facilitant l’entraide, le travail collaboratif et les démarches collectives, de l’écriture à la constitution de bibliographies en passant par la transcription de sources.
Une véritable prise de conscience est nécessaire. Les apprentis historiens de ladite « génération Y » s’adaptent beaucoup plus facilement que leurs prédécesseurs à l’environnement numérique qui nous entoure, mais ils n’ont pas moins besoin d’être formés à des outils spécifiques. À défaut, deux risques menacent : celui d’un abandon pur et simple d’outils pourtant désormais essentiels à toute pratique de recherche ; celui d’un usage inapproprié de certains instruments, ou de la mobilisation de dispositifs inadaptés. Dans tous les cas, ce sont les résultats scientifiques qui pourraient être affectés par de mauvaises pratiques, nées de l’absence de formation adéquate.
L’élaboration d’un socle commun de compétences informatiques à tous les historiens, composé d’outils et ressources que tous devront savoir maîtriser à l’issue d’un Master, voire d’une première année de doctorat, nous semble constituer le principal défi à relever dans les années à venir. Nous voyons trois pôles principaux :
  • Recherche documentaire : utilisation des bibliothèques numériques et archives ouvertes ; catalogues, méta-catalogues et portails de ressources ; bases de données de revues).

  • Gestion et exploitation des données : maîtrise d’outils de gestion de bibliographie et de sources (tels que Zotero) du tableur comme outil de saisie et de traitement de données, de réalisation de calculs et de graphiques.

  • Présentation et diffusion de la recherche : usage dutraitement de texte et autres outils d’écriture ainsi que de logiciels de présentation ; initiation au Blogging scientifique.
Dans l’esprit qui anime les formations que nous organisons à l’EHESS depuis fin 2009, ce que nous proposons à travers l’idée de « socle commun », ce n’est pas de fabriquer des experts en informatique, mais de sensibiliser les historiens aux outils qui sont à leur disposition ; de participer à la construction d’une sorte de culture générale commune aux historiens – et plus globalement aux sciences humaines et sociales.

Il est temps de faire en sorte que les conditions soient enfin réunies pour que les historiens ne restent pas en marge des mutations profondes qui affectent leur métier.

n. b. : Petites erreurs de bio… je ne suis (malheureusement) pas (encore) docteur… et nous sommes tous les deux enseignants à l’EHESS cette année, Franziska est ATER et moi chargé de cours.

Les historiens seront-ils finalement programmeurs ?

Un spectre hante les réflexions autour du tournant numérique qui affecte le métier d’historien… Il s’agit d’une déclaration, faite par Emmanuel Le Roy Ladurie, à la suite d’une conférence concernant l’usage du quantitatif en histoire qui eut lieu en 1967 à Ann Arbor (voir ici, texte publié en 1968 dans Le nouvel observateur, repris en 1974 dans Le territoire de l’historien, p.14) :

 « l’historien de demain sera programmeur ou il ne sera plus »

Plus de quarante ans plus tard, alors que les historiens semblent s’interroger collectivement sur le rôle des outils informatiques et des ressources numériques dans les transformations qui affectent leur métier (voir ici, , ou ), la question de la nécessité d’apprendre à « programmer » se pose sous un angle différent.
Sur son site, Frédéric Clavert (bien connu des lecteurs de ZoteroFrancophone et auteur d’un billet sur les réseaux sociaux  en histoire ici même) a récemment proposé quelques « pensées éparses » sur « le code et l’historien contemporanéiste« . Prenant pour prétexte les réflexions suscitées par ce texte très stimulant, ce billet se veut une sorte de complément/prolongation à celles que Franziska et moi avons entamées sur le « socle commun » et la nécessité d’une meilleure (in)formation des historiens aux outils numériques, pour un article à paraître en fin d’année dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine (et dont nous discuterons bientôt à Blois – cf. pp. 14/15)
De la révolution informatique aux mutations numériques

Il ne fait aucun doute que la révolution informatique (qui a vraiment pu prendre tout son sens avec l’invention du PC) à modifié les pratiques de bon nombre d’historiens. Mais les transformations que le passage « l’ère numérique » (et surtout celui au « web 2.0) a entraîné depuis une dizaine d’années sont différentes. Et comme le dit très justement Frédéric Clavert, le développement du recours à l’informatique en histoire, et plus généralement dans toutes les disciplines universitaires, est lié à une simplification des outils et à une baisse quasi-exponentielle du coût du matériel informatique.

Sur ce point nous sommes tout à fait d’accord, et je me contenterai d’indiquer quelques chiffres que nous avons recherchés pour notre article :

  • En 2006, l’indice hédonique – c’est à dire, à qualité constante – du prix de vente industriel des mico-ordinateurs atteignait 0,6% de sa valeur de 1988 (source : Michel Volle – sur son site personnel – d’après données INSEE)

    À cela Frédéric Clavert ajoute un élément auquel nous n’avions pas pensé en ces termes : « l’expansion des interfaces graphiques telles que nous les connaissons aujourd’hui« , qu’il considère comme une sorte de frein à la réalisation de la prophétie d’Emmanuel Le Roy Ladurie :

    « Mais cette expansion de l’ordinateur individuel a aussi retardé le recours au développement, au code lui-même, à la programmation. Parce que ces interfaces graphiques en réduisait, dans un premier temps et pour certains types d’usages, l’utilité. »

    Si je suis d’accord sur le constat, je n’en ai pas la même interprétation. Je pense que la démocratisation de l’informatique, associée au développement d’interfaces en facilitant l’utilisation ont permis aux historiens de se libérer de l’obligation d’apprendre à programmer.

    Pour la grande majorité des usages de l’informatique en histoire, le recours au code ou à la programmation n’est pas nécessaire. Il me semble que c’est une véritable avancée car si ces questions passionnent certains d’entre nous (je ne code pas non plus… et j’aimerais apprendre aussi…) elles ne me semblent pas être généralisables à tous les historiens, ni même à l’ensemble des contemporanéistes.

    À mon sens, si la prophétie d’Emmanuel Le Roy Ladurie ne s’est pas réalisée jusqu’à présent, c’est essentiellement parce qu’elle généralisait à l’ensemble des historiens une pratique qui concernait essentiellement les quantitativistes. Certes, à ce moment là l’histoire quantitative était « à la mode » (selon l’expression de François Furet en 1971) mais entre temps elle ne l’a plus été, et force est de constater que le développement de l’usage des outils informatiques est longtemps resté l’apanage de ceux qui n’ont pas développé d’allergie au maniement du chiffre en histoire… Mais cela ne fait pas grand monde !

    Pour autant, je partage totalement la conclusion de Frédéric Clavert :

    « Comme le disait, donc, Jean-Philippe Genet dans les années 1990, la formation informatique des historiens en France et ailleurs reste une urgence. En fait, une question de survie de la discipline, toutefois de cette partie de la discipline qui s’intéresse à notre histoire la plus récente. »

    Il me semble toutefois que les flux et reflux de l’histoire quantitative doivent nous enseigner que, pour répondre à l’urgence de la formation informatique des historiens, il est nécessaire de réfléchir aux transformations qui affectent en profondeur l’ensemble des historiens et de tenter d’identifier ce qui doit fonder une sorte de culture générale informatique et numérique à tous les historiens.

    Distinguer l’indispensable du très utile
    Cela nous renvoie à l’idée d’un socle commun qui regroupe l’ensemble des outils indispensables à la pratique de l’histoire à l’heure du numérique. Au cours de nos réflexions sur ces questions, nous avons identifié trois types de transformations qui nous sont apparues comme communes à l’ensemble des historiens (je reprends ici la typologie que Franziska et moi avons établi pour notre article – et dont on pourra trouver quelques illustrations ici) :

    • l’émergence de pratiques documentaires originales, liées à une accélération de certaines étapes de la recherche et à la migration de certains lieux de travail. On assiste en effet à un accroissement de l’accessibilité de la documentation, d’une massification des corpus disponibles et d’une automatisation de certaines pratiques
    • l’apparition de nouveaux modes de diffusion de la recherche. Avec Internet, du site personnel au blog en passant par les revues électroniques et les archives ouvertes, les façons de publier des contenus scientifiques se sont multipliées
    • la naissance de formes inédites d’échanges scientifiques et pédagogiques avec le développement de nombreux instruments facilitant l’entraide, le travail collaboratif et les démarches collectives

    Parmi toutes ces activités, il existe des outils dont l’utilisation est indispensable et dont l’enseignement devrait être généralisé par la mise place de formations pérennes. Je reproduis ici les trois pôles que nous avions regroupés en forme de « socle commun » :

    • Recherche documentaire (bibliothèques numériques et archives ouvertes ; catalogues, méta-catalogues et portails de ressources ; bases de données de revues)
    • Gestion et exploitation des données (outils de gestion de bibliographie et de sources, comme Zotero ; le tableur comme outil de traitement de données, calculs et graphiques, et comme instrument de base de données)
    • Présentation et diffusion de la recherche (traitement de texte et autres outils d’écriture ; logiciels de présentation type Powerpoint et/ou Prezi ; Blogging scientifique)

    Comme le notait @regisrob en commentaire :

    « ce sont en quelque sorte les premières bases d’un C2i pour historiens que vous posez là (ou plus généralement un C2i spécialisé pour les disciplines SHS). Les premières briques étant posées, il serait intéressant d’approfondir et de formaliser davantage ce socle en déterminant pour chaque pôle un ensemble de capacités/connaissances à acquérir. A voir le contenu détaillé de vos formations en 2010, et particulièrement les conférences, je constate que vous avez déjà commencé à y intégrer la dimension « sensibilisation aux digital humanities » (méthodes et usages, outils, projets), ce qui rejoint d’ailleurs la question posée dans cet article (déniché au détour d’un tweet de @spouyllau) : Les « digital humanities » à la fac : utile ? (suite à un article original de Curt Hopkins sur RWW). Ce sont peut-être là les prémices d’une intégration des DH dans les cursus en SHS. »
    Nous réfléchissons actuellement à une telle formalisation un peu plus précise (en partant, notamment, de nos propres enseignements) qui fera probablement l’objet d’un prochain billet. À ce stade, je me contenterai de souligner que, ce qui est essentiel dans notre démarche, c’est de souligner une double nécessité :

    • de faire en sorte que ce type de formation soit très étroitement lié aux enseignements de méthodologie et d’épistémologie de la discipline historique. C’est la seule manière de ne pas perdre de vue qu’il s’agit d’instruments au service de l’analyse historique, et non l’inverse.
    • de bien distinguer ce qui est indispensable de ce qui n’est « que » très utile. En effet, en l’état actuel de l’enseignement informatiques aux apprentis historiens, il n’est pas envisageable  d’aller vers une figure de l’historien-informaticien (et je ne pense pas que l’on doive prendre cette direction). C’est pourquoi il est effectivement fondamental d’inscrire les formations dans une perspective de sensibilisation aux possibilités offertes par l’ensemble des outils issus du développement des digital humanities.

    Et la programmation dans tout ça ?

    Le déficit de formation des historiens en informatique, comme j’ai déjà eu l’occasion de le souligner par ailleurs, fait émerger deux risques majeurs :

    • le premier consiste en un possible abandon du recours à des outils extrêmement utiles et dont la maîtrise deviendra, peu à peu, une sorte de pré-requis. À plus ou moins long terme, ce sera probablement le cas, par exemple, des logiciels de bibliographie. On peut facilement imaginer que les établissements d’enseignement supérieur imposent, dans le cadre de la généralisation du dépôt électronique des thèses, l’utilisation d’un style de citation propre, comme pour les feuilles de styles des traitements de texte.
    • le second consiste en un possible mésusage de certains outils ou une utilisation d’instruments inadéquats (voire totalement) inutiles pour certaines recherches. Avoir besoin de faire une carte pourrait pousser le chercheur mal informé à apprendre à utiliser un système d’information géographique alors qu’un outils de cartographie basique pourrait suffire…

    Ces dangers guettent aussi les bénéficiaires de formations poussées sans lien avec de véritables besoins de recherches.

    Par exemple, il nous semble que sensibiliser les étudiants en histoire à l’existence et aux possibilités offertes par la lexicométrie et par l’encodage en XML-TEI est indispensable dès le Master. En effet, pour décider d’utiliser les outils avancés d’analyse et de traitement informatique des textes, il faut au moins savoir qu’ils existent… C’est ce que nous tentons de faire avec les conférences qui viennent clore chacune des journées de formation aux outils informatiques (sur ces questions nous bénéficierons cette année d’une conférence de Benjamin Deruelle et Sophie Cinquin sur la lexicométrie).
    En revanche, imposer une formation à la lexicométrie ou au langage XML-TEI à l’ensemble des étudiants en Master n’aurait pas de sens : toutes les sources et tous les objets de recherche ne se prêtent pas à un tel traitement… et l’investissement nécessaire à l’apprentissage de ce type d’outils suppose de réellement en avoir besoin. Je pourrais multiplier les exemples, mais il en va de même pour les SIG, les bases de données, les logiciels avancés de traitements statistiques, etc.

    Le codage ou la programmation me semble donc relever de ce qui est très utile mais non indispensable à tous les historiens. Franziska l’explique très bien dans son commentaire
    « Il est crucial de partir des sources, quelles qu’elles soient. Je ne pense pas que former des historiens à coder dans l’abstrait soit utile. Il faut en revanche sensibiliser les historiens aux possibilités qui leur sont offertes pour qu’ils puissent, le jour et le corpus de sources venu, se tourner vers une méthode, une technique, l’apprendre pour les besoins d’une enquête et l’utiliser. »
    La découverte d’un certains nombre d’instruments peut, en effet, conduire à une forme de fétichisme qui – comme cela a été le cas avec le quantitatif en histoire – n’apporte généralement rien de bon. Dans un commentaire sur le même billet, Dr_Mellifluus résume ainsi très bien cette idée :

    « Et vu les catastrophes scientifiques qu’il m’est arrivé de voir dans lesquelles l’aspect “code” était absolument parfait, je ne suis pas non plus certain qu’il faille toujours trop pousser seulement de ce côté-là. »

    Dès lors, la sensibilisation me semble devoir être le maître mot – à condition qu’il existe des formations efficace et solides. Comme celle qui est organisée à l’université de Tours pour le langage XML-TEI par exempl.

    Faire face à la massification des corpus
    Reste la question du traitement d’une documentation de plus en plus massive qui constitue le point de départ de l’analyse de Frédéric : 

    « Les “XXièmistes” avancent dans leurs recherches au fur et à mesure de l’ouverture des archives. La fameuse loi des trente ans. Nous dépouillons donc, actuellement, en France, les archives qui touchent la fin des années 1970 et le début des années 1980. Or, internet, le web, ne sont plus, pour leurs débuts, si lointains. Dès que nous aborderons les années 1990, nous devrons faire face à un afflux croissant suivant une courbe – dans un premier temps – exponentielle d’archives numériques, comme le fait si bien remarquer Dan Cohen. Dans le domaine de l’histoire de l’intégration européenne, ne faudra-t-il pas prendre en compte les milliers – probablement les millions – de courriers électroniques vraisemblablement échangés pour la préparation de l’élargissement de l’Union européenne à dix nouveaux pays membres en 2004?
    Pour l’exploitation de ces archives, nous devrons apprendre à coder, pour mettre au point les outils informatiques permettant d’exploiter ces archives numériques, trop nombreuses pour faire l’objet d’un traitement strictement humain – et si toutefois ces archives numériques sont conservées. Nous devons apprendre à coder dès maintenant si nous voulons nous préparer à temps. La citation de Le Roy Ladurie n’a jamais été aussi actuelle. »

    Il ne fait aucun doute que la massification des corpus de sources sera un véritable défi pour les historiens. Mais de ce point de vue, n’est-ce pas, comme le fait remarquer Bertand Müller, moins l’historien que l’archiviste qui est devenu programmeur » ? Du côté des historiens, il ne me semble pas qu’apprendre à coder constitue la seule solution pour faire face à cette situation qui n’est finalement inédite que par l’ampleur de la massification (que dire, sinon, de la massification qu’ont connu les historiens formés aux sources proprement manuscrites, devant faire face aux documents dactylographiés et reproduits en multiples exemplaires via les pelures par exemple ?).

    • En premier lieu, la documentation qu’il faudra exploiter – lorsque sera véritablement réglée la question de sa conservation à long terme… – sera déjà de la documentation numérique. Son traitement via des logiciels d’analyse des textes en sera donc grandement facilité.
    • En second lieu, massification de la documentation consultable ne signifie pas forcément massification de la documentation intéressante. En ce sens, l’échelle est différente, mais la question est ancienne : apprendre à sélectionner les documents et à combler les vides de l’information est depuis longtemps au cœur du métier d’historien. Ici, c’est à un retour au sources de la méthode critique historique (de l’école méthodique à celle des Annales) qu’il est nécessaire d’appeler.
    • Enfin, il me semble que l’une des solutions envisageables consiste dans le développement des démarches collectives. C’est probablement l’une des transformations majeures qu’est appelée à connaître le métier d’historien grâce au numérique : la facilitation des démarches collaboratives de grande ampleur laisse entrevoir des possibilités inédites d’exploitation et d’analyse de corpus considérables.
    *

    Les historiens devront-ils finalement devenir programmeurs ? Tout comme Frédéric Clavert l’écrit en réponse aux commentaires, il me semble indispensable de promouvoir :

    une »formation informatique plus solide pour les historiens (et pas uniquement eux) et [de] faire en sorte qu’une masse critique d’historiens soit suffisamment à l’aise avec le développement pour pouvoir aider, former, entraîner les autres. Pour faire un pont avec les informaticiens et éviter ce que j’ai pu voir, c’est-à-dire une telle méfiance vis-à-vis de la technique que certains en sont à un stade incroyablement régressif. »

    Toutes celles et ceux qui ont eu à enseigner l’informatique appliquée aux recherches historiques ont, un jour ou l’autre, dû faire face à une méfiance, voire à une remise en cause explicite de l’intérêt même de ce type de formations.

    Le défi immédiat n’est donc pas de faire en sorte que tous les historiens deviennent programmeurs… mais plutôt de s’assurer que l’informatique (des outils les plus simples aux langages de programmation) ne soit plus considéré comme une science auxiliaire de l’histoire mais comme un des éléments essentiels et légitimes de la boîte à outils des historiens…

    Vers un socle commun de formation aux outils numériques ?

    Suite à nos diverses activités de formation et autres interventions dans des journées d’études ou des réunions internes à l’EHESS, Franziska et moi avons été amenés à réfléchir à la définition d’une sorte de socle commun de formation aux outils numériques pour les historiens.

    Dans l’esprit qui anime les formations que nous organisons depuis fin 2009, l’idée n’est pas de fabriquer des experts en informatique, mais de sensibiliser les historiens aux outils qui sont à leur disposition pour bien démarrer puis mener leurs recherches.
    Nos réflexions nous on menés à définir trois sortes de pôles au sein desquels peuvent être regroupés les principaux outils dont la maîtrise nous semble indispensable à l’issue d’un master en histoire, voire dans l’ensemble des sciences sociales :
    • Recherche documentaire (bibliothèques numériques et archives ouvertes ; catalogues, méta-catalogues et portails de ressources ; bases de données de revues)
    • Gestion et exploitation des données (outils de gestion de bibliographie et de sources, comme Zotero ; le tableur comme outil de traitement de données, calculs et graphiques, et comme instrument de base de données)
    • Présentation et diffusion de la recherche (traitement de texte et autres outils d’écriture ; logiciels de présentation type Powerpoint et/ou Prezi ; Blogging scientifique)
    À l’intersection de ces trois pôles, ce trouve un ensemble d’outils de travail collaboratif qui peuvent intervenir au sein de ces trois pôles d’activités (wikis, zotero groups, écriture…).
    Nous avons volontairement laissé de côté des instruments avancés de traitement de bases de données, de statistiques, etc. car l’idée est de construire des formations communes (à tous les historiens, mais on pourrait imaginer une extension à l’ensemble des disciplines de sciences sociales) qui aident les étudiants à bien démarrer. L’acquisition de ces bases leur permettront ensuite de se tourner vers des enseignements plus spécialisés pour des outils plus avancés (de l’analyse de réseau à la TEI en passant par SAS, R, etc.).

    En somme, il s’agit de définir ce qui nous semble devoir relever, à moyen terme, de la culture générale commune à tous les historiens, voire à l’ensemble des étudiants et chercheurs en sciences humaines et sociales.

    Qu’en pensez-vous ? Faites-nous connaître vos objections, encouragements ou vos simples remarques en commentaires.